Hermione et le Temps

 

Traduction et adaptation pour livret d'opéra du Conte d'Hiver de William Shakespeare,

Normand Chaurette

 

Mai 2002

 

Création 13 février 2003, au  Théâtre d’Aujourd’hui, à Montréal, musique de Denis Gougeon, mise en scène de Suzanne Lantagne. Dans le cadre du Soixantième anniversaire des Conservatoires de Musique et d’Art Dramatique du Québec, avec la participation des étudiants de deuxième du Conservatoire de Musique et d’ Art dramatique de Montréal.

 

 

Personnages

 

Le ROI LÉONTES

 

LA REINE HERMIONE

 

CAMILLO, seigneur de la cour de LÉONTES

 

ANTIGONUS, conseiller de LÉONTES

 

PAULINA, sa femme

 

EMILIA, suivante de la reine

 

Le GOUVERNEUR de la prison.

 

POLIXÈNES, roi de Bohème.

 

Le Prince FLORIZEL, son fils

 

ANGELO, seigneur de la cour de POLIXÈNES

 

LES DEUX MESSAGERS DE L'ORACLE

 

UN BERGER

 

SEIGNEURS DE LA COUR DE LEONTES

 

PERDITA, fille d'Hermione recueillie par le berger

 

Le TEMPS (chœur)

 

 

 

 

 

 

 

 

PROLOGUE - (Oratorio)

 

LE TEMPS -

Je suis venu non pas pour égayer tes jours

Car étant à la fois le bonheur et l'épreuve

Je vais de par le monde en déroulant mon cours

Comme un navigateur dans le torrent d'un fleuve.

Je suis venu pourtant comme un ami fidèle

Puisque j'étais le maître absolu de ton sort

Tu voulais de la paix - viens dormir sous mon aile

Dense comme la nuit, douce comme l'aurore.

L'espace est mon jumeau - Je suis témoin des âges

Je permets à l'hiver d'entrer dans le printemps

Je gouverne l'espoir, les songes, les présages,

Je régis les destins puisque je suis le Temps.

 

HERMIONE -

Suis-je entrée dans le ciel, ou restée sous la terre?

Je ne sens ni brasier ni gouffre de la mer.

Est-ce le doux matin, ou l'éternelle nuit?

Ne suis-je pas en vie quoique morte je suis,

Car je vivais tantôt, et c'était mort affreuse

Et tantôt j'étais morte, et c'était vie heureuse.

 

LE TEMPS -

Quel trésor, pauvre monde, hélas, t'es donc ôté?

Quel visage vivant vaut encor qu'on le voie?

Jamais plus l'univers ne pourra se vanter

Qu'avenir ou passé donne pareille joie!

Vois le peuple effaré qui pleure à ton chevet

Frappé par le malheur qu'il a tant redouté

Car un roi tout puissant quand Hermione vivait

Rôdait comme un voleur autour de sa beauté:

 

LEONTES -

Je t'aime et je t'adore, et de telle façon

Que si tu m'appartiens, m'appartient le soupçon.

 

LE TEMPS -

Et puisque tu n'es plus j'entends ta prophétie:

L'Amour sera toujours escorté du Chagrin

Ses pas seront partout suivis de Jalousie

Ses débuts seront doux, mais amère sa fin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

L'HIVER

 

 

En Sicile,  à la cour du roi Leontes.

 

 

 

 

1. Récit.

 

NATURES CONTRAIRES

 

Entrent Angelo et Camillo.

 

 

ANGELO

Si tu devais, Camillo,

Visiter notre royaume

Tu serais fort étonné

Des différences entre nos deux pays.

 

CAMILLO

L'été qui vient, je pense,

Notre roi se propose de faire le voyage.

 

ANGELO

Tu verras!

Notre hospitalité n'a rien

De comparable à la vôtre.

Mais nos sentiments d'amitié

Rehausseront  j'espère

Notre peu de richesses.

Tout ce que je vois ici

Est d'une telle splendeur !

 

CAMILLO

Nos rois sont liés

Par une si tendre amitié

Qu'aucun désagrément

De la nature

Ne saurait entacher

Leur bonheur de se trouver

L'un tout près de l'autre.

C'étaient des frères inséparables

Lorsqu'ils étaient enfants.

Depuis, leurs obligations royales

Les ont tenus à distance

Encore que d'innombrables échanges

De lettres, de présents,

Et d'affectueuses ambassades

Ont à ce point nourri leur souvenir

Qu'on les verrait s’unir dans l’espace

Malgré l’opposition des vents.

Puisse le ciel perpétuer cet  amour!

 

 

 

 

 

2. Récit.

 

INFLUENCE D’HERMIONE

 

Entre le roi LÉONTES, le roi POLIXÈNES,

 la reine HERMIONE (enceinte de neuf  mois) et leur suite.

 

POLIXÈNES

Nous aurons par neuf fois

Observé la lune en son plein

Depuis que mon trône

Est orphelin de ma présence.

Je ne sais comment t'assurer

De la gratitude en mon cœur

Pour ne pas repartir d'ici

O mon frère, avec le sentiment

D'une dette éternelle envers toi.

Voilà pourquoi je veux multiplier

L'unique merci que je t'adresse

Par les mille milliers de mercis

Qui lui font cortège.

 

LEONTES.

Pourquoi tant d'effusions?

Garde tes remerciements

Pour le moment de ton départ.

 

POLIXÈNES

Hélas, c'est demain.

Je suis torturé par la crainte

De quelque malheur

Qui aura profité de mon absence

Pour sévir dans notre royaume.

Puisse aucun vent défavorable

Souffler en travers du voyage

Et me faire dire:

"Comme j'avais raison de craindre le pire!"

 

LEONTES.

Je t'en prie mon frère,

Reste encore une semaine.

Accorde-moi cette faveur.

 

POLIXÈNES.

Je te l'ai accordée

Il y a huit jours.

 

LEONTES.

Alors, moitié moitié.

Encore quatre jours.

De grâce!

 

POLIXÈNES.

Je pars demain.

 

LEONTES.

C'est trop de cruauté.

 

POLIXÈNES.

Au nom de notre amitié,

Ne m'oblige pas de la sorte.

Vois: plus rien ni personne

Ne peut à présent me retenir

Car il n' est pas un être

Dans tout l'univers

Qui puisse,

Aussi promptement que toi,

Me faire changer d'avis.

Si je devais négliger ma politique

Au profit de notre amitié,

Ce serait transformer en fléau

L’affection qui nous lie.

Adieu mon frère.

 

LEONTES, se tournant vers la reine Hermione

Vous, ma reine?

Pas un mot?

Parlez. Je vous l'ordonne.

 

HERMIONE

Je m'étais promis, Seigneur

De garder le silence

Tant qu'il n'ait consenti

A demeurer  selon votre volonté.

Il est vrai cependant

Que l'avez supplié avec trop de froideur.

 

LEONTES

À vous de le retenir.

 

HERMIONE

À moi, mon seigneur?

 

LEONTES

À vous.

 

HERMIONE

À moi … ?

Me le répétez?

 

LEONTES

Oui! Oui!

 

HERMIONE

Vous me l’ordonnez?

 

LEONTES

Je vous l'ordonne!

 

HERMIONE, à POLIXÈNES:

Resterez-vous?

 

POLIXÈNES

Non, madame.

 

HERMIONE

Allons donc; vous resterez.

 

POLIXÈNES.

Je ne puis. Vraiment.

 

HERMIONE.

Vraiment?

Que craignez-vous, vraiment?

N'avez-vous pas reçu hier

Des nouvelles à l'effet

Que tout va bien

Dans votre royaume?

Mais quand vous aurez recours

Aux protestations les plus légitimes,

Votre fils, par exemple,

Qu’il vous tarde tant de revoir,

Moi je vous dirai encore:

"Seigneur, on ne part pas."

Vraiment, vous ne partirez pas.

Le « vraiment » d'une dame

N'a pas moins de poids

Que le « vraiment » d'un seigneur.

Si vous persistez,

Je serai donc forcée, vraiment,

De vous retenir comme un prisonnier.

 A moins que vous ne préfériez

Demeurer notre hôte.

Choisissez :

Mon prisonnier, ou mon hôte.

 

POLIXÈNES.

Votre hôte, madame.

Être votre prisonnier

Signifierait quelque offense

Qu'il me serait difficile de commettre.

 

HERMIONE:

Autant que j'aurais du mal à la punir.

(À Léontès.)

Il restera, mon seigneur.

 

LEONTES.

Quoi? Vous obéir en si peu de temps?

Il résistait à ma requête.

Jamais, ma reine

Vous n'avez si bien

Joué de votre influence

Auprès d'un homme.

 

HERMIONE.

Jamais, mon seigneur?

 

LEONTES.

Qu'une seule fois auparavant.

Lorsque de longs mois

De tourments et d'amertume

Menaçaient de me précipiter

Dans le gouffre de la mort.

Vous aviez promis de m’épouser

Pourvu que je survive.

 

HERMIONE:

J'aurai donc parlé deux fois

A bon escient.

La première me valut un époux,

La seconde, un ami.

 

Elle donne la main à POLIXÈNES; ils s'éloignent.

 

 

 

 

 

 

 

3. AIR

 

JALOUSIE DE LEONTES

 

 

 

LEONTES

Communier ainsi d’amitié

C’est communier par le sang

Ce regard qui s’imprime

Entre leurs visages irradiés

Ce regard entre les deux

Qui me nargue

Ce n’est pas celui de la courtoisie.

Il reste! Il reste!

Et voilà mon cœur qui danse

Mais ce n’est pas de joie.

« Vous resterez Seigneur? »

Et il reste! Il reste!

Qu’est-ce que la courtoisie?

Peut-elle emprunter

De manière aussi libre

Aux épanchements de la tendresse?

Tout est là : la puissance

Et l’éclat de leurs yeux,

Comme l’indicible reflet

D’une volupté berceuse.

Tout est là : l’insouciance

Et la grâce

Les mains jointes

Et les sourires

Qui s’éternisent

Et cela croît

Jusqu’à des soupirs

Ça monte brûlant

Jusqu’à leurs yeux couleur du ciel

Ça, de la courtoisie?

Ça, de l’innocence?

Voilà une amitié

Qui ne plaît pas à mon cœur!

 

 

 

 

 

 

 

4. Récit.

 

DÉPLOIEMENT DE LA COLÈRE

 

 

 

 

Entre Camillo.

 

CAMILLO.

J'apprends mon Seigneur

Que le roi Polixènes consent

À prolonger son séjour?

Je m’en réjouis

Car j'ai vu tout le mal

Qu'il vous a fallu

Pour l'en convaincre.

 

LEONTES.

Tu l'as remarqué?

 

CAMILLO.

Il déclinait

Toutes vos requêtes.

 

LEONTES.

Tu l'as donc remarqué!

Et selon toi

À quoi pourrait-on

Attribuer sa décision?

 

CAMILLO.

Notre vertueuse reine…

 

LEONTES.

« Vertueuse ».

 

CAMILLO.

L' a supplié de rester parmi nous.

 

LEONTES.

Ce devrait être le mot.

Tu n'as donc observé

Que ce que tu voulais voir,

En laissant aux esprits les plus avisés

Le fond réel de l'histoire.

 

CAMILLO.

Quelle histoire, mon Seigneur?

 

LEONTES.

« Quelle histoire, mon Seigneur? »

Dis-le-moi :

Il reste! Pourquoi?

 

CAMILLO.

Pour vous satisfaire,

Vous mon seigneur,

Et pour plaire

À notre gracieuse maîtresse.

 

LEONTES.

« Gracieuse maîtresse »…

Écoute-moi bien, Camillo.

Tu connais mes raisons d'État

Car j’ai toujours puisé le réconfort

Auprès de ton amitié.

Je dois pourtant l'admettre:

Tu es un fourbe

Et tu abuses de moi.

 

CAMILLO.

Le ciel m'est témoin, mon Seigneur,

Que jamais je ne vous ai trahi.

 

LEONTES.

Seul un traître

Verrait se dérouler le drame

Qui se joue chez moi

Avec tant d’insouciance.

 

CAMILLO.

Si j'ai failli dans mon devoir

Au point qu'il vous faille

Mettre en doute la confiance

Qui nous lie,

Dites au moins

Ce que vous me reprochez.

 

LEONTES.

Quoi, Camillo?

Tu n'as donc pas vu?

Mais que dis-je -

Tu l'as vu assurément

Car comment serait-il possible

De ne pas l'avoir vu ?

Tu n'as donc pas pensé,

Au spectacle qui se joue

Devant tous les regards,

Que ma femme est infidèle?

Si tu ne peux nier

Que tu es un homme

Capable de sentir,

De voir et d'entendre,

Alors tu dois admettre

Que notre reine

Ne vaut pas mieux

Qu'une traînée des faubourgs

Qui se jette comme une jument

Sur un étalon avant la noce.

 

CAMILLO.

C’est de ma souveraine

Que vous parlez !

Et je dois rester là

À vous entendre diffamer?

Je veux être maudit

Si jamais vous n'avez devant moi

Prononcé de parole plus indigne de vous.

N’allez jamais répéter

Ce que vous venez de dire.

Ce serait un crime plus incroyable

Que celui que vous lui reprochez.

 

LEONTES.

Ah bon? Ce n'était donc rien?

Les chuchotements…

La joue qui se pose

Contre la joue,

Le baiser qui va

Jusqu'au dedans des lèvres

Alors tout cela n'est rien?

Et le contretemps d'un soupir?

Et les genoux qui ploient

Et les jambes qui se croisent

Et tous ces signes infaillibles

Des vertus qui se brisent au jardin,

Leur désir que le temps s'arrête,

Ou qu'il galope pour que minuit sonne

Quand il n'est que midi,

Rien, trois fois rien!

Pas plus que l'univers

Et le monde qu'il contient?

Le ciel sur nos têtes n’est donc rien?

L'État n'est rien, ma femme n'est rien

Et je jure qu'il n'y a rien

Dans tous ces riens

Si ce que j'avance n'est rien.

 

CAMILLO.

Il faut vous trouver un remède

À la maladie de vos pensées;

Le temps presse, mon maître,

Et je redoute le danger.

 

LEONTES.

Tu me trahis, Camillo,

En ne sachant distinguer

Ni le bien ni le mal

De ce qui s'offre à ta vue.

Ou bien tu me mens,

Car tu crois ménager

La chèvre et le chou

En ne t'insurgeant pas

De la noirceur des êtres.

Si le sang de ma femme

Était aussi corrompu que son âme,

Elle ne vivrait pas le temps

Que met à s'écouler le sablier.

 

CAMILLO.

Et qui donc l'aurait corrompu?

 

Entre Polixènes.

 

LEONTES.

Celui qui entre

Et qui flambe pour elle

Comme le brasier

Engendré par la foudre.

À l'heure où je te parle,

S'il y avait autour de moi

Un seul serviteur loyal,

Ça, cet homme-là,

Aurait déjà cessé de vivre.

 

Leontes sort.

 

 

 

5. Récit.

 

DÉSARROI DE POLIXENES.

 

 

Entrent Polixenes et Camillo.

 

POLIXENES.

À l'air que prend le roi

On dirait qu'il a perdu

Quelque province

Qu'il eût aimée

Autant que lui-même.

Connais-tu les motifs

D’un si brusque changement?

 

CAMILLO.

Je n'ose pas les connaître, mon Seigneur.

 

POLIXENES.

Tu n'oses pas?

Tu sais donc quelque chose

Que tu n’oses pas me révéler.

Noble Camillo, je lis sur ton visage

Un embarras qui ressemble au mien.

Puisque je m'en trouve

À ce point bouleversé,

Il faut bien que je sois

L'objet de ce revers.

Pourquoi ma faveur

A-t-elle ainsi décliné?

 

CAMILLO.

Je ne puis vous répondre, mon Seigneur.

 

POLIXENES.

Il faut me le dire

Par tous les devoirs

Où l'honneur engage un homme.

Est-ce un malheur lointain?

Ou bien est-il déjà si proche

Qu'il me faille, en l'apprenant,

Apprendre à le supporter?

 

CAMILLO.

Puisque c'est un roi qui m'interroge

Je vous dirai, Sire,

Un conseil qu'il faudra suivre

En aussi peu de temps

Que je vous l'exprimerai.

Mon souverain jure

Avec une assurance parfaite,

Comme s'il l'avait vu de ses propres yeux,

Que vous avez déshonoré la reine.

 

POLIXENES.

Alors que mon nom soit accouplé

À la trahison de Judas

Et que ma renommée de fourbe

Me condamne à errer

Sans espoir de refuge.

 

CAMILLO.

Vous auriez beau jeter

Sur cette amère conviction

Des serments qui prendraient à témoin

Toutes les étoiles et leurs influences,

Rien ne saurait ébranler

Le bâtiment de sa folie

Ni les fondations d'une certitude

Qui le maintiendront inflexible

Tant que son corps

Restera en vie.

 

POLIXENES.

Si ce dont on m'accuse

Était vrai,

Je voudrais être marqué

D'une telle abomination

Qu'il me faudrait trouver

Sur la terre

Un endroit pour vivre

Où ce serait toujours la nuit.

 

CAMILLO.

Nous devrons quitter ce lieu

Dès la tombée du jour.

J'informerai tout bas

Les gens de votre suite

Et je les conduirai

Hors de la ville.

Ensemble, nous partirons,

Car c'est à votre service

Que je veux dorénavant lier ma fortune

Ici, je n'entrevois que ma ruine

Provoquée par mes révélations.

Prenez ma loyauté, je vous la donne.

 

 

 

 

 

6.  AIR

 

 

 

POLIXENES.

 

J’ai vu son cœur

Sur son visage.

À peine le temps d’un éclair

Pour effacer l’amour

En attisant la rage

Dans le regard d’un frère.

 

Sommes-nous devenus

Des ennemis de toujours?

 

Adieu mon frère

Et toi, souveraine

Au regard scintillant

Comme le reflet de la mer,

Puisse ta vertu

Apaiser la frénésie

Qui anime le roi

Comme ton souvenir

Adoucit la terreur

Qui descend sur moi.

 

Adieu mon frère

Adieu ma reine

 

Sommes-nous devenus

Des étrangers de toujours?

 

 

 

 

 

 

 

7. AIR D’HERMIONE

 

 

 

HERMIONE

 

Si j'étais laide, affreuse, ou par l'âge ridée

Grossière, mal venue, ayant  rauque  la voix

Froide comme l'hiver, revêche  et  méprisée

Si j'étais stérile et sans âme à bon droit

Il pourrait  être indigne  que  je t'appartienne;

Mais pourquoi, sans défauts, dois-je subir  ta haine?

 

 

 

 

 

8. Récit.

 

HERMIONE CONDAMNÉE PAR LÉONTES

 

 

HERMIONE, donnant  son fils  à ses dames de compagnie.

Prenez-le, de grâce.

Il me fatigue.

 

PREMIÈRE DAME DE COMPAGNIE.

Venez, prince,

Dans mes bras.

 

DEUXIÈME DAME.

Votre mère a besoin de repos.

 

PREMIÈRE DAME.

Voyez l'aimable rondeur

De notre souveraine.

 

DEUXIÈME DAME, à l'enfant

Vous aurez  un petit frère

Pour compagnon de jeu.

 

PREMIÈRE DAME.

Pourquoi cet air morose?

Allons prince, souriez.

 

DEUXIÈME DAME.

Voilà bien le fils de son père.

À l'idée de cet enfant qui va naître

Il ne montre que de l'indifférence.

 

PREMIÈRE DAME.

Un petit frère? Une petite sœur?

Quelle serait votre préférence?

 

Entrent  LÉONTES, ANTIGONUS, et leur suite.

 

LEONTES.

Il a disparu avec sa suite?

En pleine nuit? Trahison!

Et tu dis que Camillo … ?

 

ANTIGONUS.

Parti avec lui!

 

LEONTES.

Comment a-t-on pu leur ouvrir

Les portes de la ville?

 

ANTIGONUS.

Comment aurait-on interdit

Le passage à votre meilleur ami?

 

LEONTES.

 

(Aux femmes de compagnie.)

 

Emportez cet enfant!

On dit qu’il me ressemble?

Voyez ce regard en coin!

C’est son portrait à elle!

 

HERMIONE.

Que veut dire mon Seigneur?

 

LEONTES.

Emportez-le, vous dis-je.

Je ne veux plus qu'il soit près d'elle.

Qu'elle s'amuse avec celui

Dont elle est grosse.

Car c'est le roi de Bohème qui a fait

Que tu sois arrondie comme ça.

 

HERMIONE.

Qu'il me suffise de le nier

Et vous me croirez mon Seigneur,

Quel que soit votre penchant

Pour la contradiction.

 

LEONTES.

Voyez-la tous.

Allez venez.

Ouvrez les yeux.

Dites qu'elle est admirable,

Et louez ses plus beaux attraits.

Mais, en vous détournant,

 Vous devrez ajouter:

"Comme il est fâcheux

Qu'elle ne soit pas vertueuse!"

Car tout le royaume aura beau

Vanter l'incomparable beauté

De notre souveraine, hélas,

Que dira-t-on de son honnêteté?

 

HERMIONE

Pareille infamie passerait pour un crime

Dans la bouche de vos meilleurs sujets.

Mais puisque c'est vous

Qui le dites, mon Seigneur

Je répondrai simplement

Que vous vous trompez.

 

LEONTES.

Et vous !

Vous ne vous êtes pas trompée, Madame,

En prenant le roi de Bohème pour le vôtre?

Par égard pour votre rang

Je voudrais taire le mot qui convient

Bien que vous ayez la première

Aboli toute différence

Entre le noble et le vulgaire.

 

(Aux autres.)

 

Oui vous m'avez compris:

J'ai dit qu'elle est adultère

Et j'ai dit avec qui.

Je peux le prouver.

 

HERMIONE.

Sur ma vie,

Je jure n'avoir jamais fait cela.

Lorsque vous aurez, mon bon Seigneur

Retrouvé votre raison coutumière

Quel sera votre chagrin

De m'avoir ainsi affichée -

Et c'est à peine si vous pourrez réparer

Le tort que vous m'infligez

En reconnaissant votre erreur.

 

LEONTES.

Assez de parjure!

Qu'on l'emmène en prison.

Quiconque parlera pour sa défense

Sera emprisonné comme elle.

 

HERMIONE

Une lune néfaste nous accable.

Je serai patiente

En attendant que le ciel

Retrouve ses aspects favorables.

Mes seigneurs,

Je suis peu portée vers les larmes

Inutile rosée dont l'absence

N'encouragera certes pas

Le peu de pitié que je vous inspire.

Mesurez cependant le jugement

Que vous vous ferez de moi.

Que la volonté de mon époux s'accomplisse.

Qui m'escortera?

Je ne saurais me priver de confort

En l'état de ma grossesse.

Ne pleurez pas, mes amies;

Suivez-moi. Je saurai triompher

De ce procès dont on m'accable.

Seigneur, mes adieux.

 

Elle sort avec ses dames.

 

PREMIER SEIGNEUR.

Je vous en conjure,

Rappelez la reine.

 

DEUXIÈME SEIGNEUR.

Je gagerais ma vie

Qu'elle est sans tache.

 

ANTIGONUS.

Si la preuve se fait

Qu'il n'en soit pas ainsi,

Je veux tenir ma propre épouse

Pour infidèle

Car si votre reine a trahi,

Il n'est plus une seule femme au monde

Qui puisse inspirer de l'honnêteté.

 

PREMIER SEIGNEUR.

Ne craignez-vous pas, sire,

Que votre justice

Ne se retourne contre vous-même

Et vos propres enfants?

 

DEUXIÈME SEIGNEUR.

J'ai trois filles.

Or, s'il est vrai

Que la reine est coupable,

Je les ferai payer.

 

PREMIER SEIGNEUR.

Je mutilerai les miennes.

Car elles n'attendront pas

Leur quatorzième année

Pour engendrer des bâtards.

 

PREMIER SEIGNEUR.

Et je tuerai ma femme.

 

DEUXIÈME SEIGNEUR.

Et je me réfugierai

Dans un cachot par désespoir

De n'avoir pu engendrer

Une noble descendance.

 

LEONTES.

Assez!

Quel besoin avons-nous

De discuter ainsi

Au lieu d'obéir

À l'impulsion qui nous presse?

Je veux qu'on instruise

Aujourd'hui même un procès.

 

ANTIGONUS.

Quoi? Sur la place publique

À présent vous voulez l'exposer?

 

LEONTES.

Les faits parlent d'eux-mêmes

Avec une éloquence

Qui ne permet que la certitude

Et non pas le soupçon.

La fuite de Camillo,

Sa complicité, que voudrait-on de plus?

Néanmoins, je me suis empressé

D'envoyer à Delphes

Mes plus fidèles interprètes

Afin qu'ils nous rapportent

Du temple d'Apollon

La parole sacrée de l'Oracle.

Ainsi donc, la preuve ultime

Nous sera présentée

Par infaillible et divin conseil

À la lumière duquel

Si la reine est coupable,

Elle sera châtiée.

 

ANTIGONUS.

Et si elle ne l'est pas, mon Seigneur?

Est-ce que vous vous amenderez?

 

LEONTES.

Qu'on me suive plutôt

Allons exprimer en public

Ces présomptions dont la gravité

Ébranle les affaires de l'État.

 

 

 

 

 

 

 

 

9. Récit

 

AUX PORTES DE LA PRISON

 

Entrent Paulina et le Gouverneur de la prison.

 

 

PAULINA.

N'êtes-vous pas, mon seigneur

Le gouverneur de cette prison?

Je suis la femme d'Antigonus,

Le premier conseiller de notre roi.

Conduisez-moi auprès de la reine.

 

LE GOUVERNEUR.

Impossible Madame.

Par ordre du roi, c'est interdit.

 

PAULINA.

Voilà bien des précautions

Pour isoler d'autrui

L'honneur et la vertu.

Pouvez-vous au moins permettre

Que je m'entretienne avec l'une ou l'autre

De ses domestiques?

 

LE GOUVERNEUR.

À condition Madame

Que j'assiste à l'entretien.

 

PAULINA.

Allez je vous prie.

Me chercher  Émilia,

Sa dame de compagnie.

 

Le Gouverneur sort.

 

 

 

10. AIR DE PAULINA

 

 

 

PAULINA

 

Ni le peintre ni le teinturier

Ne saurait entacher

Avec tant de soin

Ce qui était sans tache.

 

Ô ma reine

Aucun lieu de par le monde

Ne pouvait se glorifier

D’une souveraine plus belle

Et plus vertueuse que toi.

Que fais-tu donc en prison?

 

 

 

 

 

11.  Récit.

 

 

Entrent  le Gouverneur et Émilia.

 

PAULINA.

Comment se porte la reine?

 

ÉMILIA.

Autant que grandeur et détresse

Peuvent se porter ensemble.

Sous le coup de sa frayeur,

Elle a, de quelques jours avant son terme

Mis au monde l'enfant qu'elle portait.

 

PAULINA.

Un garçon?

 

ÉMILIA.

Une fille.

Belle comme le jour

Et qui semble déjà

Portée vers la joie de vivre.

La reine lui disait tout à l'heure :

"Nous sommes prisonnières toutes les deux,

Et toutes les deux nous sommes innocentes."

 

PAULINA.

Maudites soient les lubies du roi!

Je me charge de lui annoncer

La naissance de cette fille.

Cet endroit n'est pas propice

Aux premiers jours de la vie.

Il faut me la confier.

Je vous en prie, Émilia,

Soyez auprès de notre souveraine

L'interprète de mon dévouement.

Je veux plaider la cause

Et de la mère et de l'enfant.

 

ÉMILIA.

Plus que toute autre femme,

Vous pouvez mener à bien

Cette ambitieuse mission.

Je vais prévenir ma maîtresse

De ce que vous nous proposez.

 

 

12. Récit.

 

COLÈRE DE PAULINA

 

Une salle dans le palais. Entrent Leontes, Antigonus, et leur suite.

 

LEONTES.

Comment va mon fils?

 

PREMIER SEIGNEUR.

Sa santé reste fragile,

Mais il a pris du mieux cette nuit.

Il est permis d'espérer

Que son mal est en décroissance.

 

LEONTES.

Comment ne pas saluer

La noblesse de cet enfant

Qui, pressentant le déshonneur

Causé par sa mère,

S'est aussitôt mis à languir d’un mal

Enraciné dans son cœur.

Retournez à son chevet.

 

Sort le premier Seigneur qui se heurte à Paulina qui entre, portant dans ses bras l'enfant d'Hermione.

 

DEUXIÈME SEIGNEUR.

Halte! On n'entre pas.

 

PAULINA.

Holà mes bons seigneurs.

Votre roi vous aurait-il à ce point

Accaparés dans sa colère

Que vous ne fassiez plus état

De la santé de votre souveraine?

Voyez ce joyau,

D'une pureté plus innocente

Que son âme à lui n'est jalouse.

 

ANTIGONUS.

Retourne d'où tu viens.

 

DEUXIÈME SEIGNEUR.

Le roi n'a pas fermé l'œil de la nuit.

 

PAULINA.

Ceci mon Seigneur

Lui procurera le sommeil.

Je suis venue avec des paroles

Aussi salutaires que vraies

Pour le purger de cette humeur

Qui empoisonne sa raison.

 

À Léontes :

 

J’ai pour vous, Sire,

Des nouvelles de votre famille.

 

LEONTES.

N'avais-je pas interdit

Que cette femme entre chez moi?

Antigonus, n'es-tu pas son maître?

 

PAULINA.

Cet homme est mon époux

Et mon maître, j'y consens,

Pourvu que j'agisse en mal.

Mais à moins qu'il soit égaré

Comme vous l'êtes, majesté,

Il ne saurait se porter en faux

Contre mes agissements.

 

ANTIGONUS

Il n'est pas facile, mon Seigneur

De la contrarier.

 

PAULINA.

Je vous ordonne de m'écouter.

Je viens de la part

De notre vertueuse reine.

 

LEONTES.

"Vertueuse!"

 

PAULINA.

Vertueuse.

Vertueuse, mon seigneur.

Je dis "notre vertueuse reine"

Comme si, étant un homme,

Fût-ce le dernier de votre suite,

Je détenais la preuve

De sa noble vertu.

 

LEONTES.

Sortez-la!

 

PAULINA.

Que celui qui ne croit pas

En ce que je viens d'affirmer

Ose lever la main sur moi.

Je sortirai de mon propre gré

Mais je dois d'abord

Accomplir mon devoir.

Notre vertueuse reine,

Car elle est vertueuse,

A donné naissance

À l’enfant que voici.

 

LEONTES.

Dehors!

Cette femme est indigne!

Qu'on la sorte!

 

PAULINA.

Je me réclame d'autant d'honneur

Qu'il y a de folie en vous-même.

C'est beaucoup de vertu

Je vous le dis.

 

LEONTES.

Jetez-moi cette femme dehors

Et emportez cette bâtarde.

(À Antigonus.)

Toi, ramasse-la,

Et redonne-la à ta mégère

Qui te mènes à coups de bec.

 

PAULINA, à Antigonus.

Gare à toi si tu obtempères

Aux ordres d'un maître si jaloux

Qu'il traite sa princesse de bâtarde.

 

LEONTES, aux seigneurs de la cour, en désignant Antigonus.

Il a peur de sa femme!

 

PAULINA.

Vous devriez aussi me craindre,

Mon seigneur.

Votre honneur, celui de votre épouse

Et celui de vos enfants

Est par votre bouche

Calomnié de si vile manière

Que je vous prédis volontiers

La malédiction sur ce royaume.

 

LEONTES.

Cet avorton n’est pas de moi.

C'est un fruit pourri de Bohème.

Qu'on l'emporte.

Et lui, et la mère, ensemble,

Qu'on les jette au feu!

 

PAULINA.

Votre fille vous ressemble tant

Qu'en réalité c'est dommage.

Regardez, mes seigneurs,

L'expression ainsi que les traits

Qui proviennent du père.

Les yeux, le nez, les lèvres,

L'arcade des sourcils,

Examinez le front,

Le menton, les joues,

Peut-on douter d'un moulage aussi fidèle,

D'une reproduction aussi exacte?

Puisse la nature,

Qui l'a faite aussi semblable

À celui dont elle tient le jour

Ne pas ajouter aux couleurs

De ses parures l'ocre délétère

De la jalousie,

De peur qu'elle ne soupçonne,

Comme lui, que ses propres enfants

Ne soient pas de son mari.

 

LEONTES

Je n'élèverai pas

L'enfant d'un autre!

(à Antigonus)

Tu mériterais la corde

Pour n'être pas capable

D'arrêter sa langue.

 

ANTIGONUS.

Pendez tous les maris

Incapables d'un tel exploit,

Et vous n’aurez plus de sujet.

 

 

PAULINA.

Votre imagination vacille!

Vous êtes, Sire,

Plus qu'un tyran,

Plus qu'un despote,

Un être infâme dont le renom

Assombrit l'univers.

Peut-on trouver génie

Plus mal avisé que le vôtre?

 

(Aux seigneurs qui veulent la faire sortir de force.)

 

À quoi bon la force?

Vous en avez bien peu

Pour contrer la complaisance! -

Et vous ne valez rien

Ni pour moi, ni pour lui.

Adieu, je pars,

Adieu, je suis partie.

 

Elle sort.

 

LEONTES, à Antigonus.

Elle est à toi, cette harpie?

Alors toi, justement,

Toi, nul autre que toi,

Prends ça par terre

Emporte ça où tu veux

Et reviens dans une heure

Pour me dire que c'est fini.

 

ANTIGONUS.

Sire, ce n'est pas une bâtarde.

Nous sommes nombreux à le croire.

 

PREMIER SEIGNEUR.

De grâce, noble seigneur,

Ne permettez pas

Qu'on tue cette âme innocente.

Ce serait un crime si sanguinaire

Qu'il ne pourrait qu'aboutir

Au plus horrible malheur.

 

LEONTES.

C'est l'enfant de Polixènes.

Hors de ma vue.

Qu'elle meure,

De chaleur ou de froid

Ça m'est égal -

Emporte-la, toi, oui toi!

Toi, Antigonus,

Toi le mari de ce fléau

Qui est venue comme une trombe

Déposer cette ordure à nos pieds.

 

ANTIGONUS.

J'endurerais mon Seigneur

Plus de souffrance que mon corps

Ne saurait en supporter,

Je risquerais tout,

Et plus que l'impossible

Pourvu que cette âme innocente

Soit sauvée.

 

LEONTES, après avoir regardé  l'enfant.

Puisque je suis en jour de clémence,

Écoute-moi bien, Antigonus -

Et tu auras la vie sauve:

Va la porter sur une roche

À la merci du climat

Dans un désert si lointain

Qu'aucun sujet de cet État

Ne pourra la recueillir.

Elle sera au premier étranger

Qui la trouvera,

À moins que la nature s'en charge,

Puisque c'est par erreur naturelle

Qu'elle a été conçue.

 

ANTIGONUS.

Je ferai votre volonté, Sire,

Bien qu'une mort immédiate

Eut été plus clémente.

Allons, viens, belle princesse.

Puisse quelque génie puissant

Dresser milans et corbeaux

Pour t'allaiter,

Et répondre à notre pitié

Adieu, Seigneur.

Que la prospérité soit sur votre règne

Plus que vous ne le méritez.

Et qu'une bénédiction céleste

Balance en ta faveur

Petite chose,

La cruauté de notre roi.

 

Il sort avec l'enfant.

 

PREMIER SEIGNEUR.

Sire, les deux messagers de l'oracle

Sont arrivés de Delphes.

 

LEONTES.

Il faut en conclure

Que le grand Apollon

N'a pas tardé à se manifester

Et nous allons prêter l'oreille

Au retentissant écho

De la Vérité.

Préparez-vous, Seigneurs,

Et convoquez les assises.

Nous allons de ce pas

Traduire en justice

Notre très déloyale épouse.

Ouvrez  le procès.

 

 

 

 

 

 

13. DUO DES MESSAGERS

 

 

 

Entrent les Messagers de l'Oracle, et la cour.

 

 

LES MESSAGERS

 

Les vents tièdes et modérés

Ont favorisé la douceur de notre périple.

Nous avons vu l'île de Delphes,

Plus fertile qu'en notre souvenir,

Et le Temple sacré d'Apollon,

Resplendissant de plus de feux

Que l’astre dont il s’irradie.

 

Rien ne saurait se comparer

À la dignité toute céleste des disciples

Se prosternant devant l’autel

Paré de métaux d’or et de saphir.

Et ce fut l’instant d’adoration

Lors du sacrifice radieux

Dans l’ardent éclat du Midi.

 

Nous ne portions plus sur la terre

Quand de l’Oracle retentit enfin la voix

Proche parente des cimes et du tonnerre

Depuis le tumulte assourdissant des sphères

Jusqu’au silence ultime de la Joie.

 

 

 

 

 

14. Récit.

 

L’ACCUSATION

 

 

LEONTES.

Ces assises, à notre grand chagrin,

Nous le déclarons,

Sont un coup plus que mortel

À notre cœur déjà trop éprouvé.

L'accusée est la fille d'un roi.

Elle est aussi notre épouse

Que nous n'avons que trop aimée.

Introduisez la prisonnière.

 

Entre Hermione.

 

 

UN OFFICIER.

"Hermione,

Épouse du roi de Sicile,

Tu es  accusée

De haute trahison

Pour avoir commis l'adultère

Avec Polixènes, roi de Bohème,

Et conspiré avec Camillo,

Contre ton royal époux.

Que réponds-tu à cela?

 

 

HERMIONE , égarée

L’Empereur de Russie

Était mon père …

 

Se tournant vers son époux :

 

Je réponds que ma vie

Dépend des rêves

Que tu fais.

 

LÉONTES

C'est de tes crimes

Que je rêve.

Tu as fait une bâtarde

Des œuvres du roi de Bohème.

 

Plus haut :

 

J'ai rêvé qu'il y avait

De la honte dans votre gobelet

Et que vous l'avez toute bue.

 

Plus bas :

 

J'ai rêvé que tu avais

Renoncé aux affaires de la franchise,

Les putains font comme ça.

 

HERMIONE

Moi !?

Je suis la fille d’un roi.

S'il vivait encore

Il frémirait de voir

Le malheur qui m'écrase.

 

LÉONTES

Hoche la tête. Nie.

Cela te va bien,

Comme à toutes les putains.

 

Plus haut :

 

De votre châtiment

L'heure approche.

Vous sentirez opérer notre justice,

Dont la moins rigoureuse démarche

Se veut encore aboutir à  la mort.

 

 

 

 

 

 

15. AIR D’HERMIONE

 

 

Sire, épargnez vos menaces.

La vie ne m'offre plus de bienfaits.

J'ai perdu ce que j’avais :

L’estime d’un roi,

La ferveur d’un époux

Et la félicité d’une mère.

Vous me privez de mon fils

Qui était mon plus grand trésor.

Et ma toute dernière joie

Dont l'étoile la plus funeste

Éclaira la naissance,

Vous l'avez extirpée de mon sein

Et conduite à la mort – Ah!

Moi-même à tout gibet

Suis par vous dénoncée

Comme une fille publique.

La haine qui vous anime

Ne connaît plus de mesure.

Vous me refusez les privilèges

D'une mère qui vient d'accoucher.

Enfin voilà qu'on me traîne ici

Au vu de tous en plein air

Afin de m'entendre énumérer

Chaque fortune, chaque espérance

Qu'une à une, mon Seigneur,

Vous m'avez prise.

En est-il que j'omets

Ou que vous même

Avez oublié de me prendre

Pour que la mort me terrifie?

Soyez plus rigoureux, Sire,

Et m’enlevez la vie.

 

Mes bons seigneurs,

Je prends à témoin vos dignités.

J’en appelle à l’Oracle

Qu’Apollon soit mon juge.

 

 

 

 

 

16. Récit.

 

L’ORACLE

 

 

 

PREMIER SEIGNEUR.

Au  nom d'Apollon,

Qu'on présente l'Oracle.

 

L'OFFICIER, aux messagers de l'Oracle.

Jurez-vous, messagers,

Sur cette épée de justice,

Que vous rapportez du temple

L'oracle sacré d'Apollon?

 

LES DEUX MESSAGERS.

Nous le jurons.

 

LEONTES.

Brisez le sceau - et lisez.

 

L'OFFICIER, lisant:

Hermione est chaste.

Le roi de Bohème est sans reproche.

Léontes est un tyran jaloux.

L'enfant est une princesse innocente

De conception légitime,

Et le roi vivra sans héritier

Si celle qui a été perdue n'est pas retrouvée."

 

TOUS.

Que la parole d'Apollon soit bénie!

 

HERMIONE.

Dieu soit loué!

 

LEONTES.

Tu n'as pas lu

Ce qui est écrit.

 

L'OFFICIER.

Oui mon Seigneur.

J'ai lu chaque parole sur cette page consignée.

 

LEONTES.

Il n'y a pas la moindre vérité

Dans cet oracle.

Reprenons l'audience.

Tout ce qui vient d'être dit

Provient de la fourberie.

 

Entre un serviteur précipitamment.

 

LE SERVITEUR.

O malheur!

Grand malheur!

Je vais être maudit

Pour la nouvelle que j'apporte!

Majesté, votre fils.

À l'appréhension du sort

Qui plane sur le destin de la reine

Nous a quittés.

 

LEONTES.

… nous a quittés…?

 

LE SERVITEUR.

Sire, il est mort.

 

LEONTES.

Telle est la colère d'Apollon

Pour nous punir

De lui avoir imputé le mensonge.

Les cieux s'entrouvrent et nous frappent

Sur nos familles et nos maisons.

 

Hermione s'effondre.

 

PAULINA.

Et se sont abattus

Par cette annonce mortelle

Sur notre souveraine.

 

LEONTES.

Simple défaillance;

Emmenez-la.

 

Les femmes sortent en transportant la reine.

 

J'ai trop présumé

De la loyauté des miens.

Pardonne, Apollon,

La profanation de ton oracle.

Poussé par mes pensées de vengeance et de sang,

J'ai permis que ton nom soit profané

De manière aussi basse

Que le mien fut noirci.

 

 

 

 

 

17. RÉCIT.

 

LA MORT D’HERMIONE

 

 

Rentre Paulina.

 

PAULINA.

Jour funèbre!

Coupez ce lacet qui m'oppresse

Et prenez  dans mon sein

Les éclats de mon cœur.

 

À Léontes.

 

Jusqu'à quand, tyran,

Vas-tu méditer tes tourments?

Quels artifices la roue de ton esprit

Va-t-elle encore susciter contre nous?

De quelle torture à présent

Vas-tu nous infliger la mécanique?

Artisan de l'obscur

Qui fabrique de nuit

La monnaie du Damné!

Tu as  au corbeau

Sacrifié ta princesse

Et par tes lubies ton prince

Vient d’être mis au tombeau.

 

 

Se tournant vers la foule :

 

Mais quand je vous aurai dit

Le plus récent des malheurs

Qui vient de nous affliger,

Vous devrez porter le deuil

De ce que nous chérissions

Le plus au monde.

La reine, notre reine,

La plus douce et la plus vertueuse

Des créatures,

Notre reine est morte.

 

PREMIER MESSAGER.

La vengeance du ciel s'abat sur nous!

 

PAULINA.

Morte! Morte!

Si ma parole et mes larmes

Ne font office de serments

Alors voyez.

Tâchez de redonner

Couleur ou lustre de chair

À la beauté déjà flétrie

De ses lèvres et de ses paupières.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

18.  FINALE

 

 

 

 

PAULINA

Notre malheur pèse d'un poids

Plus lourd que toutes les plaintes

Et tous les vents de la misère

Qui souffleront à jamais

Des quatre coins de l'univers.

Tu n’auras d’autre renom

Que celui du désespoir.

 

PAULINA, LEONTES, CHŒUR

Telle est la colère d'Apollon

Pour nous punir

De lui avoir imputé le mensonge.

Les cieux s’entrouvrent nous frappent

Nous, nos familles et nos maisons.

Notre hiver sera sans fin,

Issu d’un éternel ouragan

Qui ne connaîtra ni répit ni pitié

Telle est la colère

Afin de toujours insuffler

Dans nos âmes le tourment.

 

 

Fin de la première partie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME PARTIE

 

LE PRINTEMPS

 

 

 

 

 

LA FÊTE DE LA TONTE DES MOUTONS

 

 

En Bohème,  à la cour du roi Polixènes.

 

 

 

19. RÉCIT.

 

 

MONOLOGUE DU BERGER

 

 

Le BERGER.

Voyons: pour chaque fois, onze moutons, ça fait vingt-huit livres de laine. Pour chaque fois vingt-huit livres, j'obtiens vingt ducats. Quinze cents tontes, ça fait combien de laine? Je ne peux pas y arriver quand je n'ai pas mes jetons. J'ai dû acheter tant de choses pour notre fête de la tonte des moutons! Trois livres de sucre, cinq livres de raisins de Corinthe, du riz - depuis quand ma sœur a-t-elle besoin de riz? Mais elle dirige la fête, et chaque année c'est comme ça: elle prévoit, elle prévoit, c'est une prévoyante. Elle a fait vingt-quatre bouquets pour les tondeurs, autant que pour les chanteurs, cette année il y a beaucoup de basses et de ténors! J'ai aussi acheté du safran pour donner de la couleur aux tartes, de l'huile de macis, mais pas de dattes - apparemment qu'il n'en faut pas. En tout cas ce n'était pas dans ma commission - il y avait cependant des noix de muscade, sept, une ou deux racines de gingembre, mais moi je n’en mange pas, quatre livres de pruneaux, et autant de raisins séchés au soleil. (Chantant.) Dors-tu joyeux berger, dors-tu ou si tu veilles ?

 

 

 

20. CHANSON DU PRINTEMPS

 

 

CHŒUR.

 

J'ai vu poindre  la fleur au calice vermeil

Dors-tu joyeux berger, dors-tu ou si tu veilles?

Tes brebis sont allées ce matin dans les blés

Dans le lit parfumé du printemps s'accoupler.

 

Si pour toi cet hiver fut hiver de chagrin

Vois-tu dans la douceur de ce  ciel souverain

L'Espérance que donne à midi le soleil

Dors-tu joyeux berger, dors-tu ou si tu veilles?

 

Ta maîtresse a des yeux  à des joyaux  pareils;

Dors-tu joyeux berger, dors-tu ou si tu veilles?

À n'aimer que ses yeux, reflets de ton plaisir,

Tu l'aimeras toujours, car ses yeux sont Désir.

 

Vois ces splendides fleurs au banc des primevères

Et vois dans sa blancheur la colombe légère

Sur ton ordre elle peut enchanter ton oreille

Dors-tu joyeux berger, dors-tu ou si tu veilles?

 

 

 

 

 

 

21. RÉCIT

 

 

UN PRINCE NOMMÉ FLORIZEL

 

 

Entrent Polixènes et Camillo.

 

CAMILLO.

Voilà seize ans que je n'ai vu mon pays.

Le roi Leontes que tient le repentir

M'a écrit pour me supplier

De revenir auprès de lui.

Comme je voudrais retourner en Sicile!

 

POLIXÈNES.

Si tu m'aimes, Camillo,

Il ne faut pas me quitter.

Le besoin que j'ai de toi,

Tu l'as créé par ta propre valeur.

J’avais un frère et je l’ai perdu.

Que m’importent ses regrets?

Pourront-ils ressusciter

La vertueuse noblesse d’Hermione?

Et pourraient-ils redonner la vie

À ces enfants qui auraient aujourd’hui

Le même âge que mon propre fils.

À propos, Camillo,

Où donc est passé Florizel?

 

CAMILLO.

Sire, il y a trois jours

Que je n'ai vu le prince.

Il s'éloigne volontiers de la cour.

 

POLIXÈNES.

On raconte qu'il passe beaucoup de temps

Dans la maison d'un certain berger.

 

CAMILLO.

Lequel est le père d'une fille

Dont on ne cesse de louer

La noblesse et la beauté.

 

POLIXÈNES.

Noblesse et beauté

Ne sont pas l’apanage

D’une fille de berger!

 

CAMILLO.

Si vous voulez tirer la chose au clair,

Pourquoi ne pas nous déguiser?

C'est aujourd'hui la fête

De la tonte des moutons.

Nous n'aurions qu'à nous mêler

À cette foule bigarrée

Et nous verrons bien si votre fils

Est amoureux de la bergère

Puisque la fête a lieu

Devant la maison de son père.

 

 

Ils sortent. Reprise de la chanson du Printemps.

 

 

 

 

 

 

22. RÉCIT

 

 

UNE FILLE TROUVÉE : PERDITA

 

 

Entrent le berger, Perdita et le Prince Florizel.

 

FLORIZEL.

Je bénis le jour où le faucon

M'a mené dans le jardin

Du berger votre père.

 

PERDITA.

Plût au ciel que ce fut mon vrai père.

Et qu'il n'y eût pas tant d'écart

Entre votre dignité de prince

Et le hasard de ma naissance.

 

Au berger :

 

Pourquoi je n’ai pas de vrai père?

Et pourquoi je n’ai pas de mère?

Pourquoi?

Pourquoi je suis venue au monde?

 

LE BERGER, à Perdita.

Le jour où je t'ai trouvée

Je t'ai chérie comme un ange -

L'homme venu te déposer

Sur le rocher désert

S'était enfui pour regagner sa barque

En dépit d'une mer démontée

Par un après-midi d'orage.

Il a péri, je l’ai vu,

Avalé par le torrent de l'écume.

Mes yeux se trouvaient à l'encontre

Des choses qui s'en allaient mourir,

Quand je t'ai aperçue, toi,

Petite chose qui venait de naître.

 

 

 

23. CHŒUR.

 

Entrent des gitans. Chanson.

 

Si du souffle glacial

Des longues nuits d'hiver

Je veux tant bien que mal

Éviter la misère

Je pose mon regard

Sur le malheur du monde

Qui languit dans l'espoir

Que mon chant lui réponde:

 

Tu n'es pas, vent d'hiver

Si terrible et pervers

Que la méchanceté

De notre humanité.

 

Quand sévit sur la terre

Le frimas de janvier

Je chante solitaire

Pour ne pas oublier

Qu'il y a dans le cœur

De l'humaine nature

De plus grande frayeur

Et de pire blessure.

 

Tu n'es pas, vent d'hiver

Si terrible et pervers

Que la méchanceté

De notre humanité.

 

 

 

24. DUO

 

 

FLORIZEL, à Perdita.

De si beaux ornements

Donnent en vérité

Une vie à chacun de vos traits.

 

PERDITA.

Je ne suis mon seigneur

Qu’une  pauvre fille

 Issue de l'échelon le plus bas.

 

FLORIZEL

Vous n'êtes plus bergère

Mais bien déesse des moissons

Ressurgie des teintes d'Avril.

 

PERDITA.

Qu’une pauvre fille…

 

FLORIZEL

Et cette fête des toisons

N'est plus une assemblée champêtre

Mais un cénacle de dieux

Dont vous êtes la reine.

 

PERDITA.

Je ne suis mon seigneur

Qu’une pauvre fille…

 

FLORIZEL

Vous êtes la reine.

 

PERDITA

Si en regard de vos fêtes

Ces déguisements sont de mise

Je rougis de vous voir appauvri

Et je m'évanouirais je pense

Si je devais me voir

Avec autant d'élégance

Dans le reflet d'un miroir.

 

FLORIZEL

Vous êtes l’aube au sein d’argent qui brille

Aux confins de l’espace harmonieux de l’éther.

 

 

PERDITA

Bien qu’à vos yeux mes parures scintillent

Je n’ai que peu de grâce en mon règne éphémère.

 

FLORIZEL

Vous êtes la reine!

 

PERDITA

Je ne suis mon seigneur

Qu’une pauvre fille.

 

 

 

25. Récit.

 

COURONNE DE FLEURS

 

PERDITA.

En ce moment même,

Je tremble de penser que votre père

Pourrait se joindre à notre fête.

S'il fallait qu'il vous surprenne!

Quelle serait sa contenance

En voyant le riche ouvrage

De votre personne

Assorti d'une si piètre reliure?

 

FLORIZEL.

N'appréhendez que de la joie.

Même les dieux se sont humiliés

En revêtant des apparences de bêtes

Pour mieux se dévouer à l'amour.

Jupiter se déguisait en taureau

Neptune en bélier

Toujours pour que leur passion,

Comme la mienne pour vous,

Brûle avec l'ardeur de l'instinct.

 

PERDITA.

Mais votre instinct, mon seigneur

Sera vite dompté par la raison

Quand il sera confronté à la puissance

De votre père, le roi de Bohème.

 

FLORIZEL.

Vous assombrissez notre fête

Par ces pensées trop inquiètes.

Dès le jour où vous m'appartiendrez

Je me désappartiendrai de mon père.

 

Entrent le Berger, Polixènes et Camillo déguisés,  des chanteurs et des danseurs.

 

LE BERGER, à Perdita

Voyons, ma fille!

Quelles sont ces rougeurs?

Éteins-moi ce visage

Et accomplis ton devoir!

N’es-tu pas maîtresse de la fête?

Voici de nouveaux invités.

À toi de les accueillir!

 

PERDITA, à Polixènes.

Mon père, cet humble berger,

Et moi, sa fille simplette,

Nous vous souhaitons la bienvenue

A notre fête de la tonte des moutons.

 (À Camillo.)

Bienvenue à vous de même.

 

CAMILLO

Abondance à vos troupeaux!

 

POLIXENES

Vie prospère à vos agneaux!

 

PERDITA, à un serviteur

Approchez Dorcas,

Donnez-moi votre bouquet.

Honorables personnages,

Voici pour vous du romarin

Et des tiges de bruyère.

Elles recevront par la fraîcheur de l'été

Une douce odeur qu'elles conserveront

Tout au long de l'hiver.

 

POLIXÈNES.

Des fleurs qui servent à notre vieillesse

Une juste comparaison.

Elles sont offertes au printemps

Bien qu'elles soient de mise

En de rudes saisons.

 

PERDITA.

Eh quoi, mon seigneur?

L'année n'a-t-elle pas

Déjà commencé de vieillir?

Bientôt ce sera l'été

Qui verra poindre presque aussitôt

Le début de l'hiver.

Je vous offrirais bien

Un bouquet d'amarante et d'ixia

Qui conviendrait davantage

Au paroxysme de la saison.

Mais ces fleurs ont hélas

Réputations de bâtardes

Étant donné que leurs tiges

Ont été métissées par la nature,

Ce qui, entre nous,

Ne m'empêcherait nullement

D'en cultiver les boutures.

 

POLIXÈNES.

Nous ne pouvons condamner

Ce que la nature

A elle-même engendré.

Au sauvageon le plus rustre

On peut marier la greffe

La plus raffinée.

Aussi, y aurait-il un millier

De bouquets d'amarantes

À la porte de votre mansarde

Qu'en aucun cas, en les contemplant,

Je n'oserais les traiter de bâtardes.

 

PERDITA.

Approchez donc, mon seigneur,

Et admirez ces chaudes lavandes,

Elles feront honneur à votre bouquet.

Ajoutons-y encore

Ces touffes de thym et de marjolaine

Assorties d'une branche ou deux de souci:

Cette fleur se couche avec le soleil,

Et s'éveille en pleurant avec lui.

 

POLIXÈNES.

Je cesserais de paître

Si j'étais de votre troupeau

Afin de me repaître de vous.

 

PERDITA.

Facile à dire en été!

Vous changerez bien d’avis

Au quinze de janvier!

Bon …

Que manque-t-il encore à notre bouquet?

Quelques jonquille, tenez,

Pour honorer cet instant parfait

Je vais les disposer en couronne

À Florizel:

À défaut de vous en faire un lit

Et de vous y étendre.

 

FLORIZEL.

N'aurais-je pas l'air d'un gisant?

 

PERDITA.

D'un riche gazon plutôt

Fait pour le plaisir et les sens.

Comme je voudrais vous encercler

De mes teintes d'Avril

Ah comme tout est beau il me semble!

Mais non.

N'attachez pas d'importance

À mon euphorie temporaire.

Ce doit être ma robe

Assurément, qui m'influence.

 

FLORIZEL.

Vous ne cessez de surpassez

Tout ce que vous avez fait

Par ce que vous continuez de faire.

Voici venir les musiciens

Qui vont accompagner notre danse.

Donnez-moi votre main.

 

 

 

 

 

26. DANSE DES BERGERS ET BERGÈRES.

 

 

Musique.

 

 

27. Récit

 

APPARENCE DE NOBLESSE

 

POLIXÈNES.

Voilà bien la plus jolie bergère

Qu'on ait jamais vu courir

Dans un pâturage.

Quelle perfection de noblesse

Pour la simplicité de ce lieu!

 

CAMILLO

Il y a de la majesté

En chacune de ses postures

Et de la matière à décanter

La plus riche peinture.

 

POLIXÈNES, au berger:

Dis-moi, berger,

Qui est ce beau garçon

Qui danse nu pieds

Avec ta fille?

 

LE BERGER.

C'est un pâtre

Qui dit posséder

Une riche bergerie.

Je ne sais si c'est vrai

Mais je le crois

Car les traits de son visage

M’inspirent de la franchise.

Il dit qu'il veut épouser ma fille.

 

 

28. CHANSON VULGAIRE

 

FLORIZEL

 

Trop jeune l'Amour?

Vive la lubrique essence!

Qui ne sait que tu es

Toi, beauté, fille d'amour? (bis)

 

Et vienn' donc, le censeur

T'indigner d' nos offenses!

Car on peut t'imputer

En plus d'fourberie

Pareill' impureté

Et semblabl' grivois’rie!

 

Vois se dresser en ton nom

Mon désir, mon désir, ce trophée

 

À jouissance nous voulons

Par cette gloire enflée

Dans la rosée de l'herbe

Tremper nos chairs rassemblées!

 

Je livre le meilleur

De moi-même à la baise

Ne vous en déplaise!

Prouesses d'amour

À nos chairs sont permises!

 

 

29. Récit.

 

PÈRE ET FILS

 

POLIXÈNES.

Ce sont-là des chansons

Dont la nudité des propos

Outrepassent la mesure.

 

(à Florizel.)

 

Ici, jeune homme,

Écoutez mon sentiment.

Quand j'avais votre âge

Et que je courtisais ma fiancée,

J'évitais soigneusement

De l'accabler de grivoiserie.

Ne craignez-vous pas

Qu'elle vous reproche

Votre manque de courtoisie?

 

FLORIZEL.

Cher et vieux monsieur,

Vous fréquentez trop la cour.

N'attachez pas d'importance

À la légèreté de nos fêtes

Où les reines sont des poules

Et les rois, des bovins.

Ici, belle Perdita.

Voyez ce fruit mur

Qui fut vert en son temps

Puisque, à l'en croire,

Il aurait déjà aimé.

 

POLIXÈNES.

Bon Camillo, ne trouves-tu pas

Que les choses vont trop loin?

 

(À Florizel.)

 

Que dites-vous à voix basse?

Auriez-vous peur à présent

De lui déclarer publiquement

Vos paroles de basse-cour?

 

FLORIZEL.

Et comment, monsieur!

Soyez notre audience populaire!

 

POLIXÈNES, à Camillo.

Écoutons cela, mon voisin.

 

FLORIZEL.

Écoutez, vous,

Et vous aussi, le voisin!

Écoutez-moi tout le monde!

Hommes et femmes de la terre

Et de tout l'univers,

Je veux tous vous prendre à témoin

Que si je possédais la couronne

Du plus puissant des monarques,

Je la consacrerais

A la faveur du néant

Si je ne pouvais,

En échange de sa main,

La déposer aux pieds de ma belle.

 

LE BERGER.

Et toi, ma fille?

Car voilà bien, en son genre,

Une preuve qui plaît à nos usages!

Que réponds-tu à cette demande en mariage?

 

PERDITA.

Comment répondre aussi bien

À pareille déclaration de foi?

 

LE BERGER.

Donnez-vous la main!

Embrassez-vous! Marché conclu!

Je lui donne ma fille,

Et que tout ce que je possède.

 

FLORIZEL.

Après la mort de quelqu'un que je connais,

Je serai plus riche qu’aujourd’hui,

Et je vous étonnerai beaucoup.

Mais allons! Bénissez-nous,

Et que ces vieux monsieurs-là

Nous servent de témoins!

 

POLIXÈNES.

Doucement, jeune homme!

N'as-tu pas un père?

 

FLORIZEL.

Pourquoi faire, un père?

 

POLIXÈNES.

Pour qu'il ait connaissance de ceci.

 

FLORIZEL.

Pas question.

Il ignore tout,

Et il continuera de tout ignorer.

 

POLIXÈNES.

Serait-il comme moi si vieux

Que l'âge l'aurait rendu stupide?

 

FLORIZEL.

Ma foi vous le connaissez bien!

 

POLIXÈNES.

Vous le servez d'une affection

Qui n'a rien de filiale!

 

FLORIZEL.

Pour une raison

Qui ne vous regarde pas,

Je n'entends pas informer mon père.

 

POLIXÈNES.

Il le faut!

 

FLORIZEL.

Non.

 

POLIXÈNES.

Je t'en prie. Préviens-le.

 

FLORIZEL.

Cent fois non.

 

POLIXÈNES.

Aurais-tu honte de lui présenter ta belle?

 

FLORIZEL.

Vous me cassez les pieds.

Allons, préparer le contrat de mariage.

 

POLIXÈNES.

Le contrat de divorce, tu veux dire.

(Il se découvre.)

Toi, t’amouracher d'une catin!

Je voudrais te rayer

De ma succession

Vois comme le poison,

Celui du dépit,

M’encourage à nier

Notre maudite parenté.

Nous nous reverrons à la cour.

 

Il sort.

 

 

PERDITA.

Et voilà, tout est fini!

Le plus étrange est que je n'ai pas frémi.

Pour peu, je lui aurais même répondu

Qu'un seul et même soleil

Illumine sa cour

Sans porter ombrage

À nos chaumières.

(À Florizel).

Il faut vous retirer, mon seigneur.

Je vous avais prévenu.

Il faudra désormais

Placer votre dignité

Au premier rang de vos soucis.

 

 

30. AIR DE PERDITA

 

J’ai fait un rêve

Où tout était vrai.

C’est fini; je m’éveille

C’est une journée

Ni belle ni triste

Ce n’est qu’une journée

De l’existence

Qui recommence.

 

Je vais me dépouiller

De mes attributs de reine

Afin de nettoyer la bergerie,

De traire une à une mes brebis;

Et puis je vais aller

Aller penser

Aller pleurer.

 

 

31. RÉCIT.

 

LA HONTE DU BERGER

 

LE BERGER.

Je ne sais que dire,

Ni penser,

Et je n'ose pas savoir

Ce que je sais.

(à Florizel.)

Adieu jeune homme,

Nous devons nous quitter.

Maudite sois-tu, ma pauvre fille,

D'avoir jeté ton dévolu

Sur un prince! Un prince!

Et comble de ma détresse,

Tu le savais!

Qu'as-tu fait de ma fierté?

Un prince, quelle honte

Pour un berger!

S'il m'arrivait de mourir maintenant,

J'aurais au moins la consolation

De quitter le monde

Au moment où j’en aurais le plus envie.

 

FLORIZEL.

Pourquoi m'accablez-vous ?

Je suis prince, eh oui,

Mais en quoi cette malchance

Devrait-elle arrêter mon cœur?

 

CAMILLO.

Vous connaissez bien votre père.

Il ne veut rien entendre pour le moment.

Si vous voulez de mon conseil,

N'allez pas le rejoindre à présent.

 

32. AIR DE CAMILLO

 

CAMILLO

Cinglez vers la Sicile,

Et gagnez le royaume

Où règne Léontes.

Accablé de pensées maladives

Dans une solitude excessive

Ce triste souverain

Dans son cercle désert

Honore ses sujets

Qui ne sont que misère,

Et chagrin,

Et regret.

Nul doute en vous voyant

Qu'il ouvrira ses bras

Et des larmes de tendresse

Couleront de ses yeux.

Comme ses propres enfants,

Il vous reconnaîtra

Ainsi que la promesse

D’un bonheur prodigieux.

 

 

33. RÉCIT

 

RÉSOLUTIONS

 

FLORIZEL.

Oui Camillo, je vais quitter la Bohème.

Vous qui avez toujours servi mon père,

Et qui lui vouez depuis tant d'années

Des marques si profondes d'amitié,

Vous saurez, je vous en conjure

Le soutenir par vos bonne paroles

Quand éclatera contre moi sa colère.

 

CAMILLO.

Vous épouserez sans tarder

La belle Perdita en un lieu secret.

Je compte pour ma part

Ramener votre père

À  plus d'affection

Qu'il  vous en ait jamais témoigné.

 

FLORIZEL.

Cela aurait l'invraisemblance

De ce qu'on tient pour un miracle,

Et m'inciterait à vous traiter

Comme un être de vertu surhumaine!

 

 

34. FINALE

 

CAMILLO

Partez au bras de votre amoureux

Belle princesse aimée du sort,

Et faites bon voyage.

 

PERDITA.

Afin de vivre des jours heureux

Ainsi je devrai jouer encore

Un autre personnage.

 

FLORIZEL.

Afin de vivre des jours heureux

Je t’emporte comme un trésor

Vers de nouveaux rivages.

 

 

 

 

ÉPILOGUE

 

DE RETOUR EN SICILE.

 

 

35. CHŒUR

 

O  Hermione!

De même que tout instant

Nouveau de la durée

Se vante de l'emporter

Sur un temps meilleur aboli,

Ainsi ta tombe doit céder le pas

À tout ce que nos yeux voient aujourd'hui.

 

36.  RÉCIT.

 

REPENTIR DE LÉONTES

 

Chez le roi Léontes.

Entrent Léontes, deux seigneurs et Paulina.

 

PREMIER SEIGNEUR.

Votre repentir, majesté,

A sanctifié votre vie.

 

DEUXIÈME SEIGNEUR

Il n'est plus une seule faute

Que vous ayez pu commettre

Qui ne soit aujourd'hui rachetée.

 

PREMIER SEIGNEUR

Vous vous êtes infligé une pénitence

Plus grande encore que votre crime.

 

DEUXIÈME SEIGNEUR

Oubliez le mal que vous avez fait

En vous pardonnant à vous-même.

 

LEONTES.

J'ai causé la mort de la plus douce compagne

En qui jamais homme ait mis son espérance.

Le souvenir de ses vertus m'accable

De tous les dommages

Dont je suis l'artisan.

 

PAULINA.

Ceci n'est que trop vrai majesté.

Et pour votre châtiment

Vous n’avez pas d’héritier.

 

LÉONTES.

Hélas.

 

PAULINA.

Si vous preniez toutes les femmes de la terre

Et leur trouviez à chacune la vertu

De manière à les assembler

En une seule et parfaite épouse,

Celle que vous avez tuée

Serait encore sans rivale.

 

LEONTES.

Tuée! Oui! Celle que j'ai tuée!

Oui, oui, tuée!

Mais tu me frappes cruellement

En me disant que je l’ai fait.

Cette parole est aussi délétère

Sur ta langue

Qu'elle rend amères mes pensées.

De grâce, à l'avenir,

Ne me le dis pas si souvent.

 

DEUXIÈME SEIGNEUR.

Ne le lui dites plus, madame.

Vous trouverez mille autres choses à dire

Qui feront plus d'honneur à votre bonté.

 

PAULINA.

Vous êtes de ceux

Qui voudraient le voir se remarier.

 

PREMIER SEIGNEUR.

Par pitié pour notre pauvre État

Lequel est veuf d'une souveraine.

 

DEUXIÈME SEIGNEUR

Les sujets sont désemparés.

 

PAULINA.

Vous avez donc oublié la prédiction de l'oracle?

Le roi n'aura pas d'héritier

Avant que ne soit retrouvée

L'enfant qu'il a perdue.

Mais que cet enfant revienne

Est un impossible vœu

Autant qu'on ne peut penser

Au retour à la vie

De mon noble Antigonus.

Car il a péri avec l'enfant.

 

LEONTES.

O que n'ai-je ajusté ma conduite

À tes sages avertissements!

 

PAULINA.

Mais c’est trop tard.

 

LEONTES.

Ne crains rien, Paulina.

Je ne veux plus d'épouse.

 

PAULINA.

Et je verrai à ce que,

Sur ce point, vous ne changiez pas d’avis.

 

LEONTES.

Jamais, jamais plus, Paulina.

Que ce « Jamais »

Soit entendu à jamais.

 

PAULINA.

Soyez les témoins de ce "jamais".

 

PREMIER SEIGNEUR.

Jamais "jamais"

Ne fut si excessif.

 

DEUXIÈME SEIGNEUR.

Non, jamais.

 

PAULINA.

À moins qu'une autre,

Si pareille à la première,

Ne vienne au-devant de son regard.

 

PREMIER SEIGNEUR.

Vous voulez dire?

 

PAULINA.

Ce que je dis.

Donnez-moi mission d'en trouver une

Qui soit si semblable à la première

Si parfaitement semblable,

Qu'on croira que la suivante

Serait la même en effet.

 

LEONTES.

Étrange énigme que tu nous proposes là,

Et à laquelle nous ajouterons foi

Lorsque nos propres yeux

Verront cette image.

 

Entre le serviteur.

 

LE SERVITEUR.

Un jeune homme qui dit s'appeler

Le prince Florizel,

Et qui prétend être le fils

De votre frère le roi de Bohème

Sollicite audience

Auprès de Sa Majesté.

Il est accompagné de la plus belle des princesses

Belle que dis-je?

D’une beauté qui défie toutes les grâces!

 

LÉONTES.

Voilà qui est étrange.

Pareille intrusion

N'est pas en accord avec la courtoisie

À laquelle aurait dû l'habituer son père.

De quoi ont l'air les gens de sa suite?

 

LE SERVITEUR.

Un équipage minuscule,

Et plutôt malfamé.

 

LEONTES.

Et tu dis que la princesse

Qui l'accompagne

Est d'une incomparable beauté?

 

LE SERVITEUR

En admettant que nous aurions presque oublié

La beauté de feue notre reine,

Celle de l'autre,

Dès qu'elle aura requis votre œil,

Trouvera son écho

Dans vos propres louanges.

 

LEONTES.

Allez à leur rencontre.

 

Sortent les seigneurs.

 

Étrange tout de même

Que ce prince avec si peu d'arroi

Vienne ainsi nous surprendre.

 

PAULINA

Si votre propre fils

N’était mort par votre faute

Quel jour heureux ce serait pour lui.

 

LEONTES.

Assez, je te prie!

Vas-tu te taire?

Tu sais bien qu'il meurt de nouveau

Chaque fois qu'on me parle de lui.

 

PAULINA

Un mois seulement séparait

Leurs deux naissances.

 

LEONTES

Non mais tu persévères !!!

Quand je verrai le prince Florizel

Par-dessus ce que tu viens de dire,

Mon chagrin m'entraînera

Dans une méditation

Capable d'altérer ma raison.

 

PAULINA.

Seigneur le voici.

Recouvrez vos esprits.

 

Entrent les seigneurs, Florizel et Perdita.

 

LÉONTES, à Florizel.

Comme l'image de votre père

Est présente dans vos traits!

J'ai l'impression de l'accueillir en personne,

Et d'avoir moi-même retrouvé

L'époque de mes vingt ans.

Soyez tendrement le bienvenu.

Pardonnez mon émotion.

Une époque maudite m’a valu

Un nombre infini de malheurs,

Dont celui, et non loin moindre,

D'avoir perdu la trace de votre père.

 

FLORIZEL.

C'est par son commandement, Sire,

Que j'ai accosté sur vos rives;

De sa part, je vous offre

Tous les compliments qu'un roi peut,

En ami, dépêcher à un frère.

Il aurait volontiers mesuré

L'étendue des eaux et des terres

Qui séparent votre trône du sien

N'eût été de son infirmité

Qui, de concert avec l'âge,

Cruellement l'en empêchent.

 

LÉONTES.

Voilà, ô mon frère,

L'amer résultat des injures

Que je t'aurai causées.

Allons, mes agneaux,

Soyez chez moi les bienvenus

Comme le printemps sur la terre.

 

Entre les deux  Seigneurs.

 

LE PREMIER SEIGNEUR.

Majesté, je viens pour une affaire

Qui serait à peine croyable

Si la preuve n'était si voisine

De ce que je viens annoncer.

Le roi de Bohème en personne

Vous adresse son salut

Et vous somme d'arrêter son fils

Qui, rejetant à la fois

Devoir et dignité,

A fui sa patrie contre la loi

En compagnie d'une bergère.

 

LÉONTES.

Mais où est le roi de Bohème?

 

DEUXIÈME SEIGNEUR.

Ici même.

Nous venons de le quitter.

Nos paroles se ressentent

De la stupeur où nous sommes.

 

FLORIZEL.

Camillo m'aurait donc trahi?

Lui dont l'honnêteté

Avait jusqu'à ce jour

Résisté à toutes les intempéries?

 

LE PREMIER SEIGNEUR.

Vous n'aurez qu'à l'accuser en personne,

Puisqu'il sera bientôt ici.

 

LÉONTES.

Qui? Camillo?

 

PREMIER SEIGNEUR.

En compagnie du roi de Bohème,

Et d'un berger qui serait,

À l'en croire, le père de cette fille.

 

PERDITA.

Mon père?

Le ciel a lancé sur nous

Plus d’ennemis

Qu’il ne saurait en tolérer!

 

LÉONTES.

Vous n'êtes donc pas mariés?

 

FLORIZEL.

Non, sire.

Et rien ne s'accorde

Pour combler nos espoirs.

Vous qui, étant roi,

Avez connu le malheur,

Sachez qu'un mauvaise étoile

S'acharne aussi sur les gens ordinaires.

 

LÉONTES.

Gens ordinaires?

Elle n'est donc pas

Fille d'un roi?

 

FLORIZEL.

Fille de berger, hélas,

Mais épouse royale

Une fois qu'elle sera ma femme.

 

Entrent Polixènes et Camillo.

 

POLIXÈNES.

"Une fois!"

Une fois qu'elle sera devenue ta femme!

Ce "une fois" risque d'arriver lentement

Au train où je veux démener contre toi ma furie!

 

FLORIZEL.

Mon père!

 

LEONTES.

Mon frère!

 

PERDITA.

Hélas, cette fois,

Tout est fini!

 

LÉONTES.

Quel aspect des sphères

Diffuse en un même jour

Tant de stupeur avec tant d'événements?

Moi qui n'ai que mes yeux pour comprendre,

Dois-je ajouter le chagrin ou la joie

Devant l'impossible présence

De celui que j'espérais à l'instant?

 

POLIXÈNES.

En te recevant dans mes bras,

O mon ami de toujours,

Il faudrait presque, pour accompagner

L'extrême limite de la colère,

Allumer des feux de joie!

 

LÉONTES, à Florizel.

Je suis troublé

De constater votre peu d'affection

Pour un homme qui m'est plus qu'un frère,

Et de vous voir attaché

À quelque beauté

Dépourvue de noble équivalence.

 

Entrent le berger, Paulina et d'autres seigneurs.

 

PAULINA.

Bien que la Fortune semble

L'ennemie déclarée  de cette bergère,

Je vous apporte par le récit

Que je viens d'entendre de ce berger

L'élévation d'un drame

Dont l'incroyable dénouement

Mériterait l'audience de tous les rois de la terre.

 

PERDITA.

Mon père! Par pitié,

Épargnez-moi votre colère!

 

LE BERGER.

Colère, dis-tu, mon enfant?

Il n'est dans mon cœur

Que de la fierté :

Car  c'est  devant, non plus ma fille,

Non plus ma bergère, mais plutôt

La noble héritière de ce royaume

Qu'humblement je me prosterne.

Ô noble roi de Sicile,

Viens là et reconnais ta fille!

 

LÉONTES.

Toi, ma fille?

 

PERDITA.

Vous, mon père?

 

LE BERGER.

Combien de fois ne t'ai-je pas raconté

L'étrange manière dont je t'ai recueillie?

 

 

37. TRIO

 

LEONTES.

Mon fidèle Antigonus!

Mort, à cause de moi!

Et toi, mon frère de Bohème,

Que j’ai failli perdre à jamais!

Si les larmes pouvaient

Tout ce mal réparer

Jusqu’à la fin des temps

Tu me verrais pleurer.

 

PAULINA.

Je pleure à nouveau la perte d'un époux

Mais mon cœur est rempli d’espérance;

Le ciel nous redonne aujourd’hui

L’enfant que nous avions perdue.

Retenez votre souffle

A ce signe du sort

Car c’est la vie qui l’emporte

Au-devant de la mort.

 

PERDITA.

Deux fois béni soit ce jour

Par l’aveu de celui

Qui me traita comme sa vraie fille

Et qui me rend à l'homme

Qui est mon vrai père.

Hélas, pourrai-je un jour connaître

Celle qui me donna la vie

Et qui fit de moi l’héritière

De sa mélancolie?

 

 

 

38. RÉCIT.

 

RÉSURRECTION D’HERMIONE

 

LE BERGER.

L'homme venu te déposer

Avait laissé pour toi

Un trousseau de baptême

Et une lettre qui révélait peu de chose

À propos de ta mère

Sinon que le monde entier

Avait été témoin de sa vertu

Et qu'il en porterait toujours

Le deuil universel.

 

PAULINA.

Vous plairait-il de voir l'image

En tous points conforme

À la beauté de celle

Qui inspira tant de louanges

Tant de regrets, et tant de chagrin?

 

LÉONTES.

Elle a cessé de vivre!

Toute beauté qui émanait de son être

S'est enfuie et toute musique s'est tue.

À quoi bon cette vaine espérance

De remplacer ce qui n'est plus

Par une quelconque ressemblance?

 

PAULINA.

Vous connaissez pourtant la renommée

Du maître italien Julio Romano

Dont on dit que s'il disposait de l'éternité

Pour accomplir ses chefs-d'œuvre,

Il supplanterait le génie de la nature

Tant il sait l'imiter à la perfection?

Voilà nombre d'années,

Je lui ai commandé une statue

De notre souveraine bien-aimée

En prévision de ce jour ineffable

Où nous aurions retrouvé par miracle

L'enfant qui fut abandonnée.

L'oracle avait prédit une grande joie

Et je veux vous convier dans ce jardin

Au dévoilement de l'œuvre

Que le maître enfin vient d'achever.

J'ai vu le résultat et je puis jurer

Mes nobles seigneurs,

Qu'il a fait une Hermione

De si près pareille à Hermione

Que vous serez tenté,

Et vous le premier, sire,

De lui adresser la parole.

 

POLIXENES.

Puis-je augmenter de ma compagnie

Un si mystérieux bonheur?

 

LÉONTES.

Qui s'en abstiendrait

S'il jouit du privilège de la vue?

Chaque instant voit naître

Une nouvelle faveur de la Fortune.

 

On apporte la statue recouverte d'un grand voile.

 

LÉONTES.

Voici venir la chose apparemment prodigieuse

Et de facture à méduser la Méduse elle-même.

Allons donc apprécier le portrait de la reine.

 

PAULINA.

De même qu'elle vécut sans égale,

Ainsi son image surpasse

Tout ce qu'ait façonné la main de l'homme.

Regardez - et méditez.

 

On lève le voile sur la statue d'Hermione. Stupéfaction. Long silence.

 

PAULINA.

J'aime votre silence.

Preuve indéniable de votre stupeur.

Pourtant, je veux que vous parliez.

Vous, sire, votre sentiment?

 

LÉONTES.

Remarquablement parfaite

Dans le naturel!

Que le marbre si semblable à la chair

S'exprime en me pardonnant.

Alors l'illusion sera si totale

Que je croirai non plus en son fantôme

Mais en la vie retrouvée d'Hermione!

Cependant, Paulina…

Elle n'avait pas ces rides

Ni rien de si marqué par l'âge

Qu'on le voit en ceci?

 

PAULINA.

D'autant plus grande apparaît la perfection

De notre maître d'œuvre

Qui, laissant écouler quelque seize ans,

Nous la donne telle qu'elle serait à présent.

 

LÉONTES.

L’albâtre de sa peau!

Le corail de ses lèvres!

Et ses veines d’azur!

 

CAMILLO.

C'est ainsi qu'elle se tenait vivante

Dans toute sa majesté.

 

POLIXÈNES.

Que de grand art,

Et que de finesse!

 

LÉONTES.

Comme un trait de feu

Transfigurant la nuit!

 

POLIXÈNES.

Chaude vie qui cherche à se révéler

Comme la voici dans le marbre glacé.

 

PAULINA.

Sondez dans ce regard lointain,

Majesté, un relent de son chagrin.

 

LÉONTES.

Ah serpent! Tu me piques encore!

Et pourtant! ce matériau si vivant

N'accuse-t-il pas mon âme

D'avoir été plus dure que la pierre?

 

PERDITA.

Permettez, majesté

Et ne dites pas que ce soit superstition,

De m'agenouiller devant elle,

Et d'implorer sa bénédiction.

 

LÉONTES.

Je veux la toucher, je veux l'embrasser!

 

PAULINA.

Du calme! La statue vient d'être achevée

Et la peinture n'est pas encore sèche.

Vraiment, mon seigneur,

Si j'avais su qu'une telle apparition

Pouvait vous mettre dans un pareil état,

Je ne vous l'aurais point montrée.

 

LÉONTES.

Ne tire pas le rideau!

 

PAULINA.

Ne la contemplez pas plus longuement

De crainte que votre imagination

N'aille tout à l'heure inventer qu'elle bouge.

 

LÉONTES.

Que je meure si je ne viens pas

De percevoir le clignement de ses paupières!

 

POLIXÈNES

Ne dirait-on pas vraiment

Que cette œuvre-là respire?

 

LE BERGER.

Et que ces veines charrient du vrai sang!

 

LÉONTES.

Je vous le dis:

Il y a du mouvement dans ces yeux-là!

O douce Paulina!

Permets que cette illusion dure vingt ans!

 

PAULINA.

Je ne pense pas, majesté.

 

LÉONTES.

Je veux l'embrasser!

 

PAULINA.

De grâce, finissons-en.

Quittons ce sanctuaire

Car je sens dans votre admiration

Tant de puissance qu'il en faudrait de peu

Que cette création se mette à vivre

Réellement sous nos yeux.

 

LÉONTES, à la statue

Je t’ordonne de bouger!

Je t’ordonne de parler!

 

PAULINA.

À elle, sire, vous l'ordonnez?

 

LÉONTES.

Je l'ordonne.

 

PAULINA.

Musique! Éveillez-la, et jouez!

 

Musique. La reine Hermione s'anime..

 

PAULINA.

Venez, douce amie,

Et frappez d'étonnement ceux qui vous regardent.

Avancez vous - que la mort

Soit l'héritière de votre immobilité

Car la vie, qui nous est si précieuse,

Pour notre plus grand bonheur

Vous est maintenant redonnée!

 

LÉONTES.

Sa main! Comme elle est chaude!

 

POLIXÈNES.

Et son œil! Comme il scintille!

 

PAULINA, à Perdita.

Il semble bien qu'elle vive,

Quoiqu'elle ne parle pas encore.

Qu'il vous plaise d'intervenir

Adorable princesse,

Et de prier votre mère

De vous accorder reconnaissance.

O noble souveraine,

Daigne adresser la parole

À ton enfant retrouvée.

 

 

 

 

39. Récit

 

SYNTHÈSE D’HERMIONE ET DU TEMPS

 

 

HERMIONE.

Que les puissances célestes

Abaissent leurs regards

Sur la tête de l'enfant que j'ai portée.

O ma fille, mon bien le plus précieux,

Nous avons toutes deux

Bien que séparées par les vents et les mers,

Choisi d'attendre et d'espérer.

Hé oui! C'est moi.

 

 

 

40. FINALE

 

 

HERMIONE

 

C'est bien moi,

Ressuscitée dans la cour de ton père,

Car je me suis maintenue dans la grâce

Et non dans le désespoir de la nuit.

Je savais que l'oracle d'Apollon

Permettrait un jour cet heureux dénouement.

Et je me suis conservée moi-même,

En dépit de la mort et du Temps.

 

CHŒUR

 

Allons tous ensemble

Célébrer notre Fortune!

 

 

 

Fin.

 

normand chaurette

normand chaurette